ECONOMIE - De l'Occident vers l'Orient

Publié le par Cactus

 

« Messieurs, vous vous faites du souci à cause de la dépression, vous ne devriez pas. Car pour le capitalisme, la dépression est une bonne douche froide ». Ces propos ont été tenus au sujet de la crise de 1930 par l'économiste Joseph Aloïs Schumpeter.

 

La banalisation du mot « crise » et le recours de plus en plus fréquent par les médias à celui de « dépression » m'incitent à prendre du champ, remettre en perspective certains débats, en complément des questions que j'avais abordées sur le blog http://cactuscurieux.over-blog.fr dans sa rubrique économique. En somme, s'interroger pour mieux anticiper et prendre les bonnes décisions face à ce qui ressemble à un changement de paradigme, susceptible de modifier à la fois les structures sociales, politiques et économiques des pays occidentaux au cours des décennies à venir.

 Au même titre que la chute du mur de Berlin en 1989 a marqué la fin du communisme, la chute des bourses en octobre 2008 représente la première étape de la chute du capitalisme, en tant que doctrine de référence partagée par les élites du monde occidental, au moins pour les 30 prochaines années.

Ainsi, 2008 est-il selon moi le point de basculement dont il convient de comprendre les causes avant d'en analyser les conséquences possibles.

 

 

Comprendre l'individu pour prévoir la foule

 

Pour soutenir une économie et demeurer une puissance, faut-il qu'un pays, quel qu'il soit, dispose de suffisamment de consommateurs: la baisse de la population étant le pire des maux pour un Etat, ses gouvernants ont le devoir de lutter pour enrayer cette décroissance.

La foule a cela de prévisible qu'elle est constituée d'individus dont le comportement pris isolément est lui aussi présumable même s'il est erratique (cf http://cactuscurieux.over-blog.fr/article-l-instinct-gregaire-ou-la-psychologie-des-foules-46147399.html).

 

L'étude de la consommation des ménages constitue ici le premier niveau d'analyse.

Harry Dent (www.hsdent.com) s'est intéressé au lien entre consommation des ménages et niveau économique d'un pays. Son premier constat est qu'il est aisé de prévoir qu'un quidam moyen va théoriquement atteindre son pic de consommation aux alentours de 47-48 ans, soit approximativement à l'âge où ses enfants supposés auront atteint le stade de l'indépendance financière. Les cycles de vie sont ici facilement identifiables et génèrent des comportements collectifs de consommation prévisibles: entrée au collège, au lycée, entrée dans la vie active, installation en couple, achat d'une résidence principale puis secondaire, retraite.

 

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Analyser les variations démographiques

 

« Si à long terme, nous sommes tous morts » selon Keynes, l'étude démographique est susceptible de nous éclairer sur les variations de population dans le temps et dans l'espace, en fonction des milieux socio-économiques et culturels: les conséquences de ces mouvements sont importantes en ce qu'elles influencent à la fois la sociologie, l'économie, l'histoire et la géographie.

 

Dès lors que l'on sait que la consommation des ménages pèse pour 70% du PIB d'un pays, on peut se poser la question: combien de personnes ont atteint ce pic de consommation aujourd'hui et demain?

La pyramide des âges nous donne la réponse: la classe d'âge des 40-50 ans, celle qui a le plus fort appétit de consommation, est désormais de moins en moins nombreuse, tandis que la population vieillit inexorablement.

 

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Ainsi, 2 générations se succèdent désormais: celle du « baby boom », née entre 1947 et 1972, puis celle dite du « baby boom écho », née après 1972. Une comparaison des pyramides des âges entre pays occidentaux nous informera que celle-ci est, peu ou prou, similaire (hormis le Japon qui a un retard de 10 ans pour des raisons historiques qu'il serait trop long de détailler mais qui nous éclairent sur ce que sont nos perspectives).

 

Plus intéressant est le lien qu'Harry Dent établit entre cette pyramide et les indices boursiers, censés refléter le niveau de valorisation des actions d'un pays, et donc son état de santé économique.

Le graphique suivant montre très simplement une étroite corrélation entre l'indice de population (ici ajusté de l'immigration) et le niveau atteint, pour l'exemple des Etats Unis, par l'indice Dow Jones.

 

 

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Ce qui signifie, pour résumer, que

  • le niveau de vie d'un pays est étroitement lié à son volume de population en âge de consommer

  • l'étude démographique indique très clairement que les économies occidentales sont condamnées à décroître depuis 2010

 

Reconnaître le rôle central des USA au 20° siècle

 

S'intéresser à la situation économique des Etats Unis ne relève pas d'une lubie personnelle mais d'une nécessité absolue pour mieux comprendre les rapports de force entre les puissances économiques. De 1945 à 1989, l'URSS et les USA s'affrontaient autour d'une doctrine qui n'était pas que politique. Sur le plan strictement économique, si l'URSS visait à sauvegarder les apparences, les USA étaient une puissance à la fois incontestable puis incontestée à partir de 1989: en 1945, les Etats Unis pesaient pour 50% dans l'industrie mondiale et détenaient 90% des réserves d'or. Pour reprendre les propos du GEAB (http://www.leap2020.eu), ils étaient à la fois le banquier du monde et son usine. Ils étaient le jeu et leur monnaie, le Dollar, son instrument privilégié. Ils étaient LE joueur.

Dès lors que l'un des 2 protagonistes disparaît, le monopole idéologique du survivant est total. Son hégémonie sur la culture, les produits de consommations, la langue a permis à la 1ère puissance mondiale d'imposer ses règles du jeu aux autres joueurs, à travers notamment le seul pouvoir qui vaille, celui de « battre monnaie » et d'imposer le dollar comme monnaie de référence mondiale.

Cette supériorité financière a permis aux Etats Unis de se projeter militairement dans le monde entier et d'exercer toute son influence en Afrique où la protection des dictateurs que LE joueur désignait était la contrepartie à la captation des ressources premières (pétrole, gaz, métaux).

 

Confrontés à ce pic démographique susceptible d'enrayer la croissance économique du pays, les responsables politiques américains ont décidé unilatéralement (étant LE joueur), de supprimer la convertibilité du dollar en or en 1972 (tiens, heureux hasard, nous retrouvons cette date !) afin de compenser la baisse prévisible de consommation.

En clair, les maîtres du Jeu se sont arrogés le droit de se servir de nouveau quand bon leur semblait de la planche à billet, droit qui avait été gelé à Bretton Woods en 1944 après les abus de 1929.

 

L'accroissement de la masse monétaire, sorte de baromètre mesurant la pression d'argent qui sortait des tuyaux, pouvait aisément être suivi jusqu'en 2006, date à laquelle l'agrégat M3 a tout simplement été censuré. En mars 2009, la machine à produire de la richesse artificielle s'est accélérée: les créanciers habituels de ce joueur un peu trop arrogant commençant à devenir méfiants, le rachat de dette américaine s'est fait par les Etats Unis eux-mêmes (imaginez la tête de votre banquier si vous lui expliquez que vous avec besoin d'un emprunt pour lui racheter vos dettes et en contracter d'autres).

Bref, on a beau lire l'Histoire des faits économiques contemporains dans tous les sens, il n'y a pas de précédent qui permettrait d'expliquer le fondement de cette politique du suicide: les américains ont fait n'importe quoi pour enrayer leur déclin démographique et relancer une croissance condamnée à se ralentir pour les raisons exposées supra.

 

Les artisans de cette politique dite monétariste ont été les présidents successifs de la Banque fédérale américaine Alan Greespan, de 1987 à 2005 puis Ben Bernanke, de 2005 à ce jour. En 2002, considérant avoir fait le bilan de l'incapacité de l'Etat à relancer la machine après la crise de 1929, ce dernier a prononcé un discours devenu célèbre pour mériter son adoubement: « Deflation, make it sure, it won't happen »...et l'on peut dire qu'il n'y est pas allé avec le dos de la cuillère.

 

Plus qu'une succession de chiffres et de tableaux, ne garder qu'une seule idée à l'esprit: de 2000 à 2008, soit en 8 ans, les Etats Unis ont emprunté l'équivalent de ce qui l'a été de 1750 à 2000, soit en 250 ans.


 

Anticiper le rôle central de la Chine au 21° siècle

 

Plus personne n'ignore que la consommation occidentale des 15 dernières années s'est faite sur les bases d'une relation de couple déséquilibrée. Les pays dits émergents, dont la Chine, étaient un gigantesque atelier mondial au profit de sociétés avides de produits plus ou moins indispensables. Mais tandis que les occidentaux faisaient marcher leur carte de crédit, les orientaux épargnaient méticuleusement les bénéficies réalisés.

Aujourd'hui assis sur un confortable matelas de 1000 milliards de dollars de réserves, la Chine peut se payer le luxe de racheter les dettes des pays occidentaux...mais également de préempter les bassins de matières premières pour contrôler au cours du siècle à venir l'accès aux ressources fondamentales.

 

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Il est une ville que les citoyens du monde contemporain devraient visiter pour comprendre ce que sera le 21° siècle: il s'agit de Shanghaï.

Ville de 19 millions d'habitants, la « perle de l'Orient » est emblématique du déshonneur qu'a subi la Chine au cours du 19° siècle, celui où les occidentaux ont triomphé par leur supériorité militaire et leur maîtrise des armes lors des guerres de l'opium (1839-1842 puis 1856-1860).

Les guerres de l’opium ont été des conflits motivés par des raisons commerciales qui opposèrent la Chine de la dynastie Qing (voulant interdire le commerce de l'opium sur son territoire) à plusieurs pays occidentaux (voulant le continuer) au XIXe siècle. La Chine perdit les deux guerres, et fut contrainte d'autoriser le commerce de l'opium, et de signer des traités inégaux, ayant pour conséquences l'ouverture de certains ports et le legs de Hong Kong à la Grande Bretagne. Plusieurs autres pays occidentaux en profitèrent pour signer des traités inégaux avec la Chine, forçant ainsi son ouverture au commerce. Shanghaï fut successivement tenu par les Anglais, les Américains, les Français, les Russes et les Japonais. Encore aujourd'hui, 2 quartiers se font face dans cette ville: celui du 20° siècle, le Bund, et celui du 21° siècle, Puddong. Les 2 sont séparés par le fleuve Huangpu, que l'on pourrait renommer « octobre 2008 ».

Cette vexation n'a jamais été oubliée par les Chinois et le ressentiment est pour moi bien réel.

 

La Chine ne supportera pas une seconde fois de perdre la face en acceptant sans broncher la dévaluation de son épargne libellée en dollars. En dépit des déclarations optimistes des dirigeants occidentaux du G20, non seulement elle imposera ses règles mais en plus son rythme.

 

 

Décoder les courbes et les chiffres

 

Si le lecteur est dubitatif sur la réalité du renversement en cours, certains graphiques sont à même de confirmer visuellement la révolution à venir, tel celui du Standar's and Poors 500 de 1920 à nos jours, sur une échelle logarythmique. Le rebond entamé en 2009 est indéniable mais purement artificiel si l'on ne tient pas compte de l'inflation.

 

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Les taux d'intérêt n'ont fait que diminuer depuis1982. Le retournement est imminent et la hausse des taux d'intérêt est rarement un facteur de développement économique.

 

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Intéressant également de voir la « mèche » vers le bas en 2009, caractéristique en analyse technique des mouvements de fin de cycle (nous avions une mèche inverse en 1980).

 

S'il ne fallait retenir qu'un graphique illustrant la défiance envers les monnaies fiduciaires, et donc les instruments financiers des Etats, ce serait celui de la montée inéxorable de l'or. 

 

Plus de monnaie dans les circuits financiers, un endettement bien plus inquiétant que dans les années précédant la dépression des années 30 et des flux de liquidité alimentant des bulles successives (immobilier, indices technologiques, matières premières, or)...jusqu'à ce que les autres joueurs (Europe, Russie, Bresil...et surtout Chine) tapent du poing sur la table et remettent sérieusement en question la valeur centrale du dollar dans les échanges internationaux.

Tant que LE joueur central ne sera pas unanimement dénoncé par les autres joueurs, tant que le dollar ne sera pas remplacé par un panier de devises, il n'y a qu'un seul vent à surveiller: celui qui nous vient du sud et nous pousse vers le nord.

 

Même si des mouvements correctifs sont à attendre (et seraient sains), rien ne change à ce jour.

 

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Conclusion

 

Les Etats Unis sont « game over » et avec eux, toute la doctrine de pensée anglo-saxonne dans laquelle l'Occident baigne depuis un siècle, qu'elle soit commerciale, sociale, culturelle, militaire et politique. Si le 20° siècle fut celui de la domination des valeurs occidentales et anglo-saxonnes (individualisme, hyper-consommation, liberalisme), le 21° siècle sera celui des valeurs asiatiques (patriotisme, épargne, culte de l'autorité, frugalité, décroissance).

  

Ne pas le saisir rapidement, c'est avoir un train de retard. Le comprendre, c'est anticiper les créneaux d'investissement intéressants. Celui qui voyage comprend que les valeurs de force, de beauté et de sagesse sont bien plus identifiables en Orient qu'en Occident.

 

Pour les curieux et ceux qui ne voient dans ces propos qu'une litanie de propos pessimistes, je renvoie à la lecture du roman Shibumi, que j'ai commenté (http://cactuscurieux.over-blog.fr/article-lecture-trevanian-shibumi-67741141.html). Ce n'est pas parce qu'un cycle idéologique s' achève, qu'une civilisation se meurt que ce qui suit est indigne d'intérêt. L'empire romain a chu depuis longtemps mais son héritage reste vivant!

 

Si une respiration désigne une inspiration suivie d'une expiration, si un être humain a besoin d'une nuit de sommeil pour une journée d'activité, si l'obscurité suit la lumière et que l'année est rythmée par des saisons, alors nous devrions accepter qu'une période de 40 ans de croissance soit suivie d'une période de décroissance équivalente. Tenter d'enrayer le cycle naturel est une ineptie et les idéologues qui ont cette prétention vivent dans une utopie dangereuse.

Accompagner cette phase descendante et se positionner sur les secteurs porteurs est une attitude plus rationnelle, en ce qu'elle ne s'oppose pas aux vents contraires.

Ne pas se plaindre du vent, ne pas espérer qu'il change, juste régler ses voiles....

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