LECTURE - Emmanuel TODD - Après la démocratie

Publié le par Cactus

todd 

Se présentant comme historien, démographe et sociologue, Emmanuel Todd pose d'emblée la question de la raison qui a poussé le pays à élire Nicolas Sarkozy. Le livre a été écrit dans l'année qui a suivi son élection, c'est à dire à une période où le désenchantement ne s'était pas encore traduit par des sondages d'opinion catastrophiques. Sa démonstration tourne autour du fait que l'élection de ce type d'homme politique, en « rupture » avec ses prédécesseurs mais guère éloigné de ceux d'autres pays européens voisins, est l'illustration du malaise profond d'une société en mutation.

 

 

 

L'auteur relève certains traits caractéristiques chez le président, qui servent de trame à l'appui de son raisonnement:

 

 

  • « l'incohérence de la pensée, qui renvoie à la naissance du vide idéologique et religieux dans notre pays,

  • la médiocrité intellectuelle, qui reflète la stagnation éducative dans laquelle la France est entrée récemment et qui implique une véritable crise de démocratie,

  • l'agressivité, qui conduit de manière latente à l'exclusion de non-citoyens et à la désignation de boucs émissaires,

  • l'amour de l'argent qui réintroduit l'économie en tant que phénomène de mentalité et éclaire sur l'incapacité des élites à affronter les questions de libre échange, de l'appauvrissement et de la montée des inégalités,

  • l'instabilité affective et familiale qui illustre l'évolution des valeurs familiales. »

     

Autant le dire: on est un peu agacé par le parti pris dès l'introduction et l'aspect caricatural de la démonstration, même si on ne peut s'empêcher de sourire à certains passages: « les Français ont alors été confrontés à quelque chose qu'ils n'auraient sans doute pas cru possible: un président hyperactif mais impuissant, pédalant vigoureusement sur une version politique du vélo d'appartement ». Et puis, on finit par comprendre que cette diatribe est plus un moyen qu'une fin.

 

Les chapitres sont précis et bien documentés et l'horizon s'élargit quand est abordée la stagnation éducative: « Un facteur abondant de blocage peut être identifié, en France comme aux Etats-Unis et statistiquement observé dans la période qui a précédé immédiatement l'entrée en stagnation: la télévision.[...]La télévision ramène tendanciellement l'individu à la culture orale; elle encourage un rapport passif au divertissement et à la culture. »

 

Reprenant le thème cher à Tocqueville, Todd aborde la déliquescence de la citoyenneté, pendant d'une démocratie arrivée à maturité: « la société est devenue un mille-feuille avec la disparition des idéologies traditionnelles et la communication ne se fait plus de bas en haut mais horizontalement. Le métier occupe désormais une place prépondérante en ce qu'il devient un objet d'identification sociale ».

Sa vision du soulèvement des banlieues en 2005 et du débat sur l'identité nationale est proche des théories socialistes, considérant que « le chômage et surtout de plus en plus, les salaires bas qui attendent les jeunes à la sortie leur font considérer le collège et le lycée comme des escroqueries ».

 

Mais au delà de ces sujets de société contemporains, c'est sur le lien entre citoyens et gouvernants que l'absence de concession est la plus remarquable.

Selon lui, les hommes politiques sont maintenant dans une impasse qui conduira à terme à une remise en cause profonde de la démocratie: incapables de contrôler encore très longtemps une « démocratie d'opinion » pour arriver à leurs fins libre échangistes et confrontés à la paupérisation galopante des classes moyennes, les gouvernants vont de plus en plus être obligés de passer « en force », ce qui conduit à s'interroger sur l'évolution probable de la démocratie. « Les ressources de l'Etat ne sont pas seulement monétaires; il peut aussi prélever l'impôt du sang, mobiliser ses ressortissants pour la guerre, et sur le plan intérieur, il détient le monopole de la violence légitime. »

 

Faut-il encore une démocratie et sous quelle forme? L'Europe, fédération d'Etats démocrates, montre-t-elle la voie ou les écueils? « En février 2008, l'Assemblée et le Sénat réunis en congrès ont ratifié le traité de Lisbonne, forme simplifiée du Traité constitutionnel européen. Les électeurs ont dû comprendre que leur vote n'avait plus désormais que la valeur d'un veto suspensif, et qu'il n'était plus question de tenir compte de leur avis dans le long terme. »

 

Sur le plan économique, Todd fait le constat (mais est-il le seul?) que les salaires baissent effectivement et vont continuer de le faire, sous la pression conjuguée de la Chine, l'Inde et des autres pays où le coût de la main-d'oeuvre est très bas, tandis que les relations entre le monde de l'entreprise et ses salariés se sont considérablement dégradées. « Dans la France d'après guerre, par exemple, idéologiquement segmentée mais fortement intégrée pour ce qui concernait les interactions culturelles entre les classes, les patrons savaient que les salaires distribués aux ouvriers contribuaient à la formation d'une demande intérieure mondiale. Filant à la hausse, ces salaires permettaient d'absorber les gains de productivité. Dès lors qu'une entreprise produit essentiellement pour le marché mondial, elle se met, logiquement et raisonnablement, à concevoir les salaires qu'elle distribue comme un coût pur, et non comme de la demande dans une économie mondiale et donc ultimement pour elle-même. »

Tout est dit dans ce paragraphe et l'auteur en arrive assez simplement à considérer le protectionnisme comme un programme politique et économique crédible.

 

Comme les tenants de la décroissance dont font partie les écologistes, les chantres du protectionnisme et du repli sur soi ont donc de beaux jours devant eux.

Pour ma part, je pense que cette tendance est déjà amorcée et qu'elle ne fera que se renforcer dans la décennie à venir.

 

Nous sommes toujours dans la fameuse psychologie des foules quand le niveau d'agressivité augmente et réduit les besoins primaires à leur plus simple expression. La phase économique dite de  « désinflation », qui a débuté en 1981 et s'est achevée en 2007 va maintenant laisser place à celle dite de « déflation » pour une période de 10 à 15 ans. Ne confondons pas les causes et les conséquences: décroissance et protectionnisme ne sont pas des solutions, juste des symptômes qui confirment ce changement de paradigme! Le vent a changé de direction: attention à la bôme...

Publié dans LIVRES

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