LECTURE - Trevanian - Shibumi

Publié le par Cactus

 

Trevanian Shibumi Gallmeister 2« Shibumi » est à la base un roman d'espionnage dont l'histoire se déroule entre Asie, Etats Unis et France. Toute la construction du livre repose sur la stratégie d'une partie de jeu de go, variante japonaise des échecs, que va adopter le héros pour lutter contre une organisation internationale-la Mother Company- entité composée de puissants groupes financiers liés au pétrole et aux médias, laquelle contrôle le pouvoir politique des Etats Unis.

Sous couvert d'un sombre scénario, ce roman, intelligent et subtil, est à la fois un guide d'harmonie personnelle et un traité de géopolitique

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Le personnage central s'appelle Nicholaï Hel. Il est le tueur le plus efficace et le plus discret de son époque, capable de tuer un homme avec un gobelet en plastique ou une paille, ce qui lui vaut d'être l'homme le plus recherché du monde.

Le plus intéressant est finalement la construction intellectuelle du personnage qui occupe près de la moitié du livre. Fils d'une aristocrate russe et d'un père allemand, il est né à Shanghaï au cours de la Première Guerre mondiale, alors que la ville est occupée par une coalition occidentale, dont le fameux Bund en est la représentation architecturale encore sur pied. Elevé à la mort de sa mère par un général japonais puis initié par un maître de jeu de Go à ses techniques subtiles, il s'imprègne des valeurs cardinales du Japon ancestral et se montre très tôt déterminé à atteindre une forme rare d'excellence personnelle qui va guider toute sa vie: le shibumi.

 

Qu'est ce que le shibumi?

 

« Shibumi implique l'idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales. Shibumi est compréhension plus que connaissance. Silence éloquent. Dans le comportement, c'est la modestie sans pruderie. Dans le domaine de l'art, où l'esprit de Shibumi prend la forme de sabi, c'est la simplicité harmonieuse, la concision intelligente. En philosophie, où shibumi devient wabi, c'est le contentement spirituel non passif; c'est exister sans l'angoisse de devenir. Et dans la personnalité de l'homme, c'est...comment dire? L'autorité sans la domination? Quelque chose comme cela. Comment peut-on atteindre le shibumi, monsieur? On ne l'atteint pas...on le découvre »

 

Toute sa vie, dans ses rapports d'amitié, amoureux, dans sa manière d'aborder une mission, Hel va agir en shibumi, nous faisant partager au passage le sens de l'honneur, de la discrétion et de la maîtrise de soi de la culture japonaise ancienne. Ainsi, lorsqu'il entretient son jardin japonais par exemple :

 

« La partie du jardin qui bordait la maison japonaise avait été conçue pour écouter la pluie.[...]Il avait orienté et creusé gouttières et rigoles, placé et déplacé les plantes, répandu le gravier, disposé les pierres musicales dans le ruisseau, jusqu'à ce que le soprano de la pluie sur le gravier, la basse de l'eau tombant goutte à goutte sur les larges feuillages, les résonnances bruissantes des feuilles de bambou, le contrepoint du ruisseau, tous les sons du jardin s'accordent et s'équilibrent de tellle façon qu'assis au milieu exact de la pièce aux tatamis on n'eût jamais l'impression qu'un son l'emportait sur l'autre.[...] L'effort nécessaire pour contrôler les sons d'un jardin parfaitement accordé est suffisant pour réprimer les préoccupations de l'anxiété quotidienne. Mais cette propriété accessoire n'est pas le but majeur du jardinier, qui doit être plus attaché à la création de son jardin qu'à son usage ».

 

A l'opposé du héros de thriller américain qui lutte contre le mal pour rétablir la justice, Hel est un antihéros médieval, celui qui lutte non pas contre le chaos mais contre l'organisation, contre le système établi.

Finalement, le but de la mission importe moins que la méthode retenue pour y parvenir et l'auteur met dos à dos deux cultures: celle du shibumi et celle de l'occidental, victime d'une maladie de la société post-industrielle, l'américanisme:

 

« Les symptômes en sont le manque de respect du travail, l'atrophie des ressources internes, et un besoin constant de stimulation extérieure, suivis par le délabrement spirituel et la narcose de la moralité. Vous pouvez reconnaître la victime à ses efforts permanents pour rester en contact avec elle-même, pour se persuader que son ramollissement spirituel est une intéressante anomalie psychologique, et pour transformer sa fuite devant les responsabilités en une affirmation que la vie est constamment offerte à de nouvelles expériences. Dans les dernières phases, le patient est amené à se limiter à l'activité la plus triviale de l'homme: le divertissement. »

 

Shibumi. Un roman ou l'état d'esprit du 21° siècle?

Publié dans LIVRES

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