VOYAGE - Grèce - "Empannage sauvage en 2010"

Publié le par Cactus

 

 

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Se replonger dans les racines de ce qui constitue notre système politique contemporain est rafraîchissant en ces temps de doutes. Athènes, connu pour être le berceau de la démocratie, pourrait aussi devenir le symbole de ce que seront les organisations politiques des pays occidentaux dans un avenir plus ou moins proche.
Il n'est pas inutile de relire la République du grec Platon (3° siècle avant JC), oeuvre portant sur la justice dans l'individu et dans la Cité. Lorsqu'une société se corrompt, c'est qu'elle cesse d'être un tout harmonisé et la contestation de la hiérarchie est la cause principale de cette décadence. Comme la société est à l'image de la nature humaine, chaque type d'organisation politique correspond à un type d'âme humaine.

Petit extrait d'un cours de philo sur la décadence des régimes politiques:

Quand l'intelligence ne domine plus, toute mesure est perdue, aussi bien dans l'homme que dans la cité. La décadence politique va conduire la cité de l'aristocratie à la tyrannie. Tout changement de régime vient du groupe au pouvoir quand il se divise: les gardiens vont contester le pouvoir des gouvernants, sans doute parce que ceux-ci seront moins capables de les convaincre.

Les gardiens vont donc trahir leur mission, prendre le pouvoir et les biens. On instaure alors une timocratie, où la recherche des honneurs est le principal mobile.

Les vertus guerrières vont donc elles-mêmes disparaître au profit du goût de l'argent. La timocratie sera alors remplacée par l'oligarchie, gouvernement des avares.

Ce gouvernement va provoquer la division de la société en deux groupes : un groupe peu nombreux, celui des riches, un groupe majoritaire, celui des pauvres, qui vont jalouser les riches. Vont apparaître alors ce que Platon nomme les frelons. Ces frelons sont des membres de la classe dirigeante qui vont être ruinés. Ils vont aiguillonner les pauvres en leur proposant de faire une révolution. La démocratie sera d’abord définie comme le gouvernement des pauvres. La passion démocratique par excellence, c’est la liberté comprise comme le rejet de toute hiérarchie, c’est donc un égalitarisme forcené. C’est l’inversion totale de la cité idéale, puisque les fonctions ne sont plus déterminées par des capacités, mais par la ruse ou le hasard. La démocratie, c’est l’égalité des inégaux, le nivellement des capacités et des fonctions. Pour se maintenir au pouvoir, il faudra recourir à la démagogie, c'est à dire chercher à plaire. Or, pour plaire, tous les comportements sont acceptables.

L’homme démocratique est l’homme du divertissement. Il pourra même lui arriver de faire de la philosophie, de vouloir l’ordre, mais cela ne dure pas, parce que ce qu’il désire par-dessus tout, c’est le mouvement continuel.

L’étape ultime de la décadence politique est la tyrannie. Le futur tyran est un démagogue qui se propose de protéger le peuple. Il se crée une clientèle en proposant l’abolition des dettes, le partage des terres, l’exil ou la mise à mort des riches. Il se construit une garde personnelle, et opère un coup d’Etat. Il séduit et rassure tant que son pouvoir est mal assuré, puis impose ses décisions par la violence quand son pouvoir est confirmé. Il élimine l’élite intellectuelle, et tous ceux qui ne sont pas des suppôts de son pouvoir. Quand le peuple se révolte, il faut instaurer une terreur généralisée.

A ce point, tout est possible. On peut même espérer une conversion du tyran à une philosophie, et la réinstauration de la cité idéale.

   eg3redEn partant me balader en Grèce une dizaine de jours, je ne me suis posé qu'une question. « Où en sommes nous? »

 

Il est 13h38 ce mardi 6 décembre 2011. Sirotant une Mythos dans un restaurant quasi vide de la place Syngmata (Constitution), la plus fréquentée d'Athènes, j'entends au loin des explosions, dont l'origine ne m'est pas inconnue. Le restaurateur devient fébrile, commence à ranger en hâte les chaises placées à l'extérieur, vérifie que son rideau métallique fonctionne et encaisse rapidement ma note. En sortant, je m'aperçois que d'autres commerçants se préparent à l'arrivée d'une tornade dont ils anticipent déjà les dégâts tout en connaissant son caractère récurrent.

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Quelques minutes plus tard, un long cortège de manifestants, essentiellement lycéens ou étudiants et pour la plupart le visage masqué, me passe devant et se rend face au Parlement, cerné de policiers anti émeutes lourdement équipés. Il s'agit de rendre hommage à un jeune manifestant tué par la police en 2008.

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Pas de sommation, on entre dans le vif du sujet en quelques minutes. Jets de mandarines, de cocktails molotov, de morceaux de marbre prélevés des marches d'escalier d'un hôtel de luxe voisin. Le temps de se réhabituer au gaz lacrymogène et rapidement, les assauts des barrages des forces de police obligent les manifestants à un repli dans les rues d'Athènes.

 

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Abris bus fracassés, caméras de surveillance méthodiquement arrachées, cabines téléphoniques détruites avant que ne soit testée la résistance des rideaux métalliques des banques et des magasins de téléphonie environnants. A 16 heures, tout est fini.  Les jeunes policiers qui ont été intégrés à la hâte pour défendre les derniers bastions de la démocratie regagnent leurs cars et comptent leurs blessés. Les rues sont rendues à la circulation automobile et la pauvre vie des grecs reprend son cours.

En réalité, le nombre de tags rageurs sur les murs de la cité témoigne du degré de tension permanent qui y règne. Par retour de balancier, l'exigence de retour à l'ordre sera aussi forte que la colère qui s'exprime.grred.jpg

 

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Les causes de l'effondrement sont par ailleurs visibles lorsque l'on se promène dans le centre et sa périphérie. Près des 2/3 des commerces sont vides, ornés d'un panneau ENOKAZETAI (à louer), tandis que consommation de drogue dure, sans abris et prostitution sont visibles en masse dès les derniers rayons du soleil.

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Après le passage de la troïka UE-FMI-BCE en mai 2010, les salaires ont progressivement été compressés, jusqu'à 50% si l'on tient compte de l'explosion des taxes directes et indirectes. Le taux de chômage est aujourd'hui de plus de 40% chez les moins de 25 ans tandis que violences intra familiales et suicides ont triplé ces dernières années.

Désormais, les hommes politiques grecs ne sont plus contestés sur le seul plan intellectuel mais agressés physiquement avec une violence qui les contraint à se montrer particulièrement discrets.

 

Pour connaître le quotidien d'un pays en décomposition, je renvoie à l'excellent blog de Panagiotis Grigoriou, historien et éthnologue, écrit en français: 

www.greekcrisisnow.blogspot.com

 

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L'Histoire s'est accélérée depuis mai 2010. La dislocation géopolitique mondiale est en marche et le communiqué vide de sens du dernier G20 atteste de la dialectique décrite par Platon qui s'amorce sous nos yeux.

Face aux montagnes de dettes que doivent affronter les dirigeants politiques actuels, une solution de court terme consiste à remplacer les représentants élus (Papandreou en Grèce, Berlusconi en Italie) par des techniciens nommés par des entités non démocratiques mais purent oligarchiques car fortement dépendantes d'organismes financiers (Papademos, Monti).

En France, la situation ne sera guère différente. Sauf cas de fraude massive aux prochaines élections, le président actuel devrait laisser la place à un nouvel élu qui pourrait lui aussi, devant les perspectives économiques désastreuses qui l'attendent, être remplacé à partir de 2012-2013 par un technicien ayant prêté allégeance à ces entités.

L'arrivée de « tyrans », le terme n'ayant pas forcément de connotation péjorative, est prévisible et logique même si l'échéance demeure inconnue. Elle sera précédée d'une résurgence anarchiste et d'un retour en force des discours protectionnistes. Sic transit gloria mundi...

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